Abygaëlle, relieure d’art : sublimer le livre

Abygaëlle, relieure d’art : sublimer le livre

Conserver des livres anciens est la fonction première de la reliure, qui pourtant peut être bien plus : un art à part entière. Et toutes les créations sont possibles. Abygaëlle Gomes est une jeune relieure – « et non relieuse, qui n’est autre qu’une machine­ », précise-t-elle. Ce métier de passion lui permet de sublimer l’objet livre. 
La reliure d’art, une prestation que, désormais, je proposerai à mes clients.

 

Sylvie Macquet : Vivre de la reliure semble peu courant, surtout pour une jeune femme. Comment êtes-vous arrivée à un métier aussi confidentiel ?

Abygaëlle Gomes : Rien de me prédestinait à ce métier. Pourtant, je sais aujourd’hui être à la place que je devais occuper. Créative, j’ai obtenu un BTS de design graphique qui m’a beaucoup intéressé. Mais je ne me voyais pas passer mes journées entières derrière un ordinateur. Lors de la visite de l’école Estienne à Paris, j’ai découvert la formation à la reliure. Ça a été une révélation. Le livre est un objet du quotidien que tout le monde connaît, j’aime cette idée d’universalité. De plus, l’idée de transmission est très ancrée chez moi. Quoi de plus fort que le livre pour transmettre quelque chose qui va bien au-delà de l’objet ? La transmission, la création, le travail des mains, l’ambiance d’un atelier… il n’en fallait pas plus pour m’attirer. La reliure est un métier de passion. Quel plaisir de se lever le matin avec des projets plein la tête et de l’enthousiasme à l’idée de les vivre !

SM : On imagine bien la reliure pour des livres anciens. Le relieur n’intervient-il que pour conserver ?

AG : La reliure est un art ancestral. Elle va bien au-delà d’une simple fonction utilitaire. Elle représente avant tout une manière d’embellir un objet du quotidien – voire de le sublimer –, et un moyen de le faire perdurer dans le temps. En reliant, je forme une esthétique autour d’une histoire : c’est ce qui fait la beauté de ce métier. Il y a plusieurs types de reliure : industrielle (réalisation de la Pléiade par exemple), semi-industrielle (en atelier équipé) et artisanale (les outils ne servant qu’à seconder les gestes manuels de l’artisan). On ne compte en France qu’environ 240 ateliers de reliure manuelle. Autant la reliure traditionnelle est en perte de vitesse, autant il y a un engouement pour la reliure d’art. Peut-être le numérique est-il la cause de tout cela, avec le besoin de transmettre l’objet livre ? Car on voit bien que les liseuses n’ont pas arrêté la vente de livres.

SM : Qui, au XXIe siècle, s’intéresse à la reliure ?

Relieure art sublimer livre 3

AG : Il est vrai que j’ai pénétré un marché de niche ! Nous ne sommes pas nombreux. Ma solide formation, ma motivation et ma minutie me permettent de pénétrer ce milieu. Mes clients sont des bibliophiles, des collectionneurs de livres, des bibliothèques qui souhaitent enrichir leur rayon de livres d’art, des particuliers lambda, des étudiants, des artistes… Je m’adresse aussi aux biographes et à leurs clients. Pour ceux-là, la reliure a particulièrement du sens, touche finale d’un objet de transmission empreint d’affection.

SM : Je vous ai vue à l’œuvre et suis impressionnée par la qualité de vos réalisations. Diriez-vous que la reliure est un art ?

AG : Ah oui complètement ! Je suis une créatrice : je crée le décor du livre. Je m’adapte au projet de chacun, qui est unique et qui me confie un objet unique. J’y mets d’ailleurs tout mon cœur ! J’ai le devoir d’en prendre soin, et de le lui rendre dans un état « parfait », c’est-à-dire correspondant totalement à sa demande et réalisé de manière impeccable. S’agissant d’un récent mémoire, à la demande de ma cliente, je n’ai utilisé que des matériaux recyclés pour créer plusieurs livrets entourés de ficelles. J’accompagne un client tout au long du projet, jusqu’au suivi de l’impression. Mes compétences en design graphique sont une corde supplémentaire à mon arc.

La reliure d’art se fait sur documents imprimés, par exemple portfolio, mémoire ou thèse. Mais également, c’est d’ailleurs plus courant, sur des livres existants, de manière plus traditionnelle, avec du cuir, du papier ou de la toile… voire du bois. Il existe différentes structures : la reliure sur ficelles, ou l’emboîtage comme le « bradel » par exemple.

SM : Quels sont les métiers qui gravitent autour du relieur ? De qui avez-vous besoin de vous entourer pour proposer une gamme complète de prestations ?

Relieure art sublimer livre 2

AG : Je travaille principalement avec des imprimeurs et une doreure. Puis, selon les demandes de mes clients, je suis amenée à faire appel à des métiers très pointus : le marbreur dont les papiers marbrés personnalisent la couverture ou l’intérieur de la couverture, le pareur pour affiner le cuir, le restaurateur en cas de livre abimé ou moisi. Je peux également solliciter un doreur sur tranche. C’est une compétence difficile à trouver : il n’y en a qu’un seul en France, ce qui pousse certains à aller chercher ces compétences en Italie ! Heureusement, l’unique doreur sur tranche français est en train de former un jeune… issu de ma promotion d’ailleurs. Et, bien sûr, je m’entoure de fournisseurs de matières premières : fils, cuir, papiers, etc.

SM : Vous semblez heureuse d’en être arrivée là. Que voudriez-vous dire à une personne qui voudrait se lancer dans ce métier ?

AG : Je suis fière de mon parcours et fière de m’être écoutée. Vivre de sa passion est peut-être un luxe. Néanmoins, il ne faut pas se voiler la face : c’est un métier exigeant. Il faut s’accrocher. Et détenir certaines qualités incontournables, au premier rang desquelles la minutie et la patience. On doit aussi savoir s’accommoder du contact et de l’odeur de toutes les matières : colles, papiers, vieux livre… Et aussi, accepter de travailler seul la plupart du temps. Lorsque j’aurai acquis un peu plus d’expérience, je compte bien former d’autres relieurs, pour transmettre à mon tour. Et faire en sorte que le savoir-faire de ce beau métier se perpétue !

abygaellegomes.com

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